Et dans la famille plus rien ne sera comme avant …«Je perdis mon père fort jeune, et comme j’étais unique de fille (une sœur ainée et une cadette sot mortes en bas âge) et que ma mère demeurait très peu au logis, par ce moyen j’ai été élevée jusqu’à l’âge de huit ans et demi sans autre éducation que des domestiques et villageois». (A § 4)

La mort de son père marque l’écroulement de l’univers de son enfance, aggravé encore par le départ de sa marraine. Et maintenant le foyer est disloqué, les grands frères au loin, l’habitation et les objets familiers perdus, sa mère accaparée par d’âpres soucis financiers. Et Marguerite se trouve plongée dans un autre monde, qui heurte de front son éducation jusque-là assez raffinée.

– J’ai pas mon mouchoir…
– Tiens donc ! Parce qu’il faudrait un mouchoir à Mademoiselle maintenant ! Fais comme tout le monde, voyons : tu te mouches dans les doigts et tu essuies tes mains au tablier, tout simplement !
– Mais c’est toutes nos affaires, là dans la cour ! et ça, c’est tous nos meubles !! Mais qu’est-ce que ça veut dire ???
– Mais oui ! c’est l’oncle Toussaint qui s’installe maintenant dans le Pavillon. Vous, vous allez en face dans la grande salle commune, et on va vous trouver une chambre. (Car dans ce domaine resté en indivis, « on s’arrange en famille »… si l’on peut dire !!!)

Le choc est tel qu’il lui semble presque n’avoir rien connu d’autre … Et voilà donc Marguerite et le petit Jacques seuls avec leur mère. Ou plutôt avec leurs tantes puisque leur mère est si souvent absente.

On a pu se demander ce que devenait sa mère en tout ça. Son mari disparu, elle se débat au début dans une vie matérielle très compliquée. Les rentrées d’argent ne viennent plus que de plusieurs fermages, l’étude notariale ne rapporte plus : elle a fait toutes les démarches pour la mettre en gérance. La succession de son mari, qui revient à ses enfants, a mis en évidence la liste des biens possédés. Les collecteurs d’impôts du village ont, disent-ils, découvert à ce moment-là qu’elle était la plus grosse propriétaire de Verosvres. Or la vie est difficile dans ces campagnes ; et les collecteurs (eux-même habitants du village) ont une somme déterminée à prélever : c’est l’impôt de la Taille, contribution aux armées du roi, et c’est lourd pour tout le monde. Qu’on la fasse donc payer au maximum, ça déchargera d’autant les autres ! puisqu’elle n’a plus son mari pour la défendre … Or Mme Alacoque ne se laisse pas faire : ses enfants sont orphelins mineurs et ne devraient pas payer l’impôt ; elle veut bien payer mais pas davantage que du vivant de son mari. Elle finira par gagner mais après s’être battue, avoir subi des saisies de bétail et de récoltes, cela pendant plusieurs années.Son souci premier est l’avenir de ses enfants. Elle leur assurera de très bonnes études. Mais une fois cela mis en place, c’est Marguerite qui lui cause de lourds soucis, puisqu’elle tombe rapidement malade, alitée pour plusieurs années. Là elle ne la quitte plus. Probablement ce qui empêche de s’éloigner de cette belle-famille dont elles sont si mal acceptées. Marguerite adolescente, une fois guérie, rendra à sa mère tout le dévouement dont elle a bénéficié : car celle-ci est alors atteinte “d’un mortel érysipèle” et laissée entièrement aux soins de la jeune fille par une famille indifférente. Au milieu de tout ces tracas, Mme Alacoque s’est trouvée obligée de laisser à l’oncle Toussaint la gestion de tous ses intérêts.Sa mère enfin guérie, elles sont devenues très proches l’une de l’autre, se soutenant avec tendresse dans leurs malheurs.