31 décembre 1678 : un événement auquel on a fort peu prêté attention, or c’est un tournant primordial dans sa vie. Jésus lui demande de rédiger solennellement un testament ; comme fille de notaire, c’est une démarche qu’elle connaît bien, un langage familier. Mais cette fois c’est de richesses spirituelles que le Seigneur parle : se dépouiller de tout bien spirituel, de toutes les actions qu’elle peut faire, tout Lui abandonner…

Dans l’élan de sa générosité coutumière, Sr Marguerite-Marie correspond aussitôt aux demandes du Seigneur …Et voilà que le Seigneur répond par une surabondance inconcevable :« Je te constitue héritière de mon Cœur et de tous ses trésors, pour en disposer selon tes désirs, te promettant que tu ne manqueras de secours que lorsque mon Cœur manquera de puissance …/… Il réparera tous tes défauts et t’acquittera de toutes tes obligations » « Tu ne dois point t’approprier ces grâces, ni être chiche de les distribuer aux autres » (Cr 4ème lettre)

Traditionnellement, pour les visitandines le 31 décembre est le jour des dépouillements : au «chapitre de la St-Sylvestre» on remet à disposition de la supérieure ses fonctions dans la communauté et ce qui est à son propre usage, pour que ce soit redistribué au bénéfice de toutes. Cette année-là le Seigneur va faire vivre à Ste Marguerite-Marie un dépouillement d’un ordre tout autrement spirituel…

Ne forçons pas la note de ce retournement : bien évidemment Sr Marguerite-Marie vivait déjà une religion toute d’amour et d’union au Seigneur Jésus. Mais elle était encore tributaire de la culture religieuse dans laquelle elle avait été élevée. Et celle-ci avait le défaut de replier à l’excès l’homme sur lui-même : compter ses péchés, compter ses mérites, chercher illusoirement à ce que ceux-ci compensent ceux-là … La jeune sœur y était d’autant plus portée, que son adolescence douloureuse l’avait poussée à une introspection démesurée. Étape par étape, Jésus en lui manifestant son Cœur la libère de ce repli. Et par elle, nous montre le chemin qu’Il veut pour nous tous.

Comme toujours les promesses reçues du Cœur de Jésus par Ste Marguerite-Marie n’ajoutent rien aux promesses déjà contenues dans la Parole de Dieu, dans la Bible. Mais elles les mettent en lumière de façon bien colorée. C’est ainsi qu’on lit dans la Bible : “Tant que l’héritier est un petit enfant, il ne diffère en rien d’un esclave, alors qu’il est le maître de toute la maison ; mais il est soumis aux gérants et aux intendants jusqu’à la date fixée par le père … /… De même nous aussi, nous étions en situation d’esclaves. Mais Dieu a envoyé son Fils pour que nous soyons adoptés comme fils. Et voici la preuve que vous êtes des fils : Dieu a envoyé l’Esprit de son Fils dans nos cœurs, et cet Esprit crie « Abba ! », c’est-à-dire : Père ! Ainsi tu n’es plus esclave, mais fils, et puisque tu es fils, tu es aussi héritier : c’est l’œuvre de Dieu.” ( Lettre de St Paul, Apôtre aux Galates chap. 4, 1 à 7).

Plus tard le Seigneur explicitera ces “trésors”, et lui en apprendra l’usage : comment il veut qu’ils soient “distribués” au profit de tous. Ce sera l’objet, notamment, de la vision de juillet 1688 en la fête de la Visitation : « Il faut que les Sœurs de la Visitation non seulement s’enrichissent de ce trésor, mais encore qu’elles distribuent cette précieuses monnaie de tout leur pouvoir…/… sans crainte qu’il défaille, car plus elles y prendront, plus elles en trouveront…/… les Pères Jésuites en feront connaître l’utilité » (paroles de la Ste Vierge désignant le Cœur de Jésus, lettre 89).

Ce “testament” demandé par le Seigneur est de plus grande portée qu’il n’y paraît. En somme c’est quitter le sentiment de sécurité qu’on peut mettre spontanément dans le «faire», pour Le laisser faire, Lui. Et c’est bien le passage de la première conception de la religion : être en règle pour “mériter son ciel”, et pour cela “gagner des mérites” (pour soi comme pour les autres), à la conception toute autre : vivre dans l’intimité de Dieu, comme fils ou fille dans la maison du Père.Il y a dans cet épisode un renouvellement complet par rapport à la piété populaire vécue à l’époque. Presque une mutation telle que l’explicitera plus tard le philosophe Henri Bergson dans « les 2 sources de la morale et de la religion ». Pour ce qui est de se trouver “héritière de tous les «trésors» du Cœur de Jésus”, trop fort ? Pensons seulement à ce que dit le Père, dans la parabole de l’enfant prodigue : “Mon enfant tout ce qui est à moi est à toi”… (Luc 15,31)