C’est la veille du “renouvellement des vœux”, événement spirituel annuel pour la communauté. Sœur Marguerite-Marie a déjà reculé plusieurs fois devant cette demande de Jésus, tellement elle lui est coûteuse, et elle attend jusqu’à tard le soir pour se décider à y répondre.sa supérieure, mise au courant, loin de s’y opposer, lui dit de le faire tout de suite, néanmoins la supérieure ne sera pas présente car elle est malade et alitée.la dernière réunion de la journée, brève, est achevée : avant l’office des Matines et le grand silence de la nuit. Personne ne s’attend à ce qui va suivre.la jeune sœur Marguerite-Marie (à peine 5 ans de profession), soudain à genoux au milieu de ses sœurs, déclare de la part du Seigneur qu’Il est indigné de leurs nombreux manques de charité fraternelle et demande pénitence.une partie des sœurs se scandalise, éclate en fureur et se précipite sur elle au mépris de toute règle religieuse et même de toute règle de bienséance.la moitié de la nuit se passe alors dans une sorte de folie collective, telle qu’on n’avait jamais vu ça au monastère (et de plus — grave aux yeux des sœurs — dans le “grand silence” demandé la nuit par la règle !!)au petit matin les sœurs concernées comprennent enfin ce qu’elles ont fait et s’affolent d’avoir pu céder à cette folie. Or la messe va commencer bientôt, …et comment aller communier et renouveler mes vœux après avoir fait ce que je n’aurais jamais imaginé être capable de faire ? Angoissée, toute une troupe vient supplier la supérieure de pouvoir se confesser avant la messe.plusieurs confesseurs sont demandés, et c’est une communauté apaisée et réconciliée qui va pouvoir célébrer ce jour de fête. Le Seigneur fait alors connaître à Marguerite-Marie que tout a été ainsi conforme à ses demandes, et que cela portera des fruits pour toute la communauté. De fait l’événement sera le départ d’un renouvellement spirituel profond pour de très longues années.ce qui s’est réellement passé dans l’esprit des prophètes … une parabole qui ouvre à la rédemption la seconde mission de Sainte Marguerite-Marie

Il s’agit en effet de moqueries, de critiques, de gestes de dénigrements, de contraintes physiques aussi : puisque Sœur Marguerite-Marie (qui veut en écrire le moins possible de peur de manquer à l’amour fraternel) évoque : « On me trainait de lieu en lieu avec des confusions effroyables ». Les sœurs exigeaient des explications, que Marguerite-Marie ne pouvait donner. Mais il n’y a pas lieu d’imaginer de graves exactions. La vie monastique réclame retenue, maîtrise de soi, attitudes de douceur et de bonté : le fait de s’être livrées ainsi à des réactions passionnelles, au mépris de toute fraternité, et dans l’oubli complet de la règle monastique du silence absolu de la nuit, est -après coup- une énormité aux yeux des sœurs.

Or c’est bien une coutume monastique de correction fraternelle que le Seigneur a fait vivre ce jour-là à Ste Marguerite-Marie et sa communauté. Rien d’extraordinaire, …à part le fait qu’elle prétende parler au nom du Seigneur : quelle prétention aux yeux des sœurs ! de quel droit ! Et la situation se trouve bien compliquée par l’absence de la supérieure, malade : somme toute, la jeune sœur ne faisait que lui obéir, mais l’autorité d’une supérieure manque en cet instant pour l’attester.

Quant à Ste Marguerite-Marie, elle se voit dans une confusion affreuse d’être la cause (lui semble-t-il) de tant de désordres et de divisions dans sa communauté. De plus elle entend dire autour d’elle que c’est sûrement le démon qui la fait agir, qu’il la met dans une illusion pleine d’orgueil comme si elle était meilleure que tout le monde, etc. Avec son tempérament tellement sensible et affectif, le désamour de bon nombre de ses sœurs lui est particulièrement difficile à porter ; et le souvenir de l’événement lui restera douloureux jusqu’à la fin de sa vie. Mais à travers cela le Seigneur lui donne de participer de plus près à sa propre agonie au jardin des Oliviers, elle en comprendra ensuite maintes coïncidences. Le Seigneur lui donnera aussi progressivement de quoi se réjouir : en voyant rayonner la connaissance de son amour sous le signe du Sacré-Cœur ; et cela à travers ces mêmes sœurs aujourd’hui hostiles : 10 ans plus tard elles sont enfin gagnées, et devenues enthousiastes de l’entreprise.C’est le mystère « de la chute et du relèvement », comme on le voit dans la prophétie du vieillard Siméon, une participation au mystère de la Rédemption : « un glaive te transpercera l’âme afin que se révèlent les pensées du cœur d’un grand nombre » (Lc 2, 34-35)

Pourtant jusque-là rien de franchement condamnable dans cette communauté d’alors. C’est bien organisé, on vit les temps de prière, on respecte la Règle, chacune a sa fonction et l’assume : ça tourne rond. Mais on n’a pas conscience de l’urgent besoin de conversion, car il manque l’essentiel : l’union des cœurs ! c’est la seconde mission de Sainte Marguerite-Marie : afin que se révèlent les pensées du cœur.

afin que se révèlent les pensées du cœur …Mystère qu’est la Rédemption : l’homme ne cherche pas spontanément un Sauveur ! Il faut d’abord lui avoir révélé son péché, avoir rendu visible tout ce qui en lui est perverti et le …convaincre qu’il a besoin d’être sauvé ! Il faut donner à voir où les hommes aboutissent s’ils continuent dans la voie qu’ils ont prise. Voilà le mystère de Jésus en croix : «Ils regarderont Celui qu’ils ont transpercé», alors seulement ils comprendront ce qu’ils ont fait, et ils commenceront à comprendre ce qu’est le mal. Jusque-là ils niaient le péché, ils n’auraient jamais pensé faire une énormité pareille. Seulement à partir de là, le désir d’être sauvé peut naître dans leur cœur. Or c’est l’expérience même que Jésus fait vivre à cette communauté de la Visitation par l’intermédiaire de Sainte Marguerite-Marie ; comme une parabole en acte, où Marguerite-Marie est la “victime” mise sous les yeux de ses sœurs afin qu’elles connaissent ce dont elles sont capables et l’urgence de leur conversion…

En fait il s’agit ici de ce qu’on peut justement appeler “la seconde mission de Sainte Marguerite-Marie” : « Il me dit …qu’il m’avait amenée dans cette maison pour …être victime …à cause des péchés cachés. Il me fit connaître que c’était le rétablissement de la charité qu’il demandait ». À cette mission, Jésus l’aura préparée pendant 6 ans.(A § 71 et S § 3 et 8

«De bons connaisseurs ont relevé que son expérience se situait dans la ligne du prophétisme biblique» dira le Père Glotin (La Bible du Cœur de Jésus, p. 323) On peut penser particulièrement au prophète Jérémie : «Ah ! Seigneur mon Dieu, vois, je ne sais pas porter la parole, je ne suis qu’un enfant !» et «Tout le monde se moque de moi chaque fois que j’ai à dire la Parole (…) Je me disais : je ne parlerai plus en son Nom ; mais c’était en mon cœur comme un feu dévorant» (Jérémie 1, 6 et 20, 7,8,9). Marguerite-Marie est une toute jeune professe, bien mal placée pour “faire la leçon” à ses sœurs ; elle est complètement dépassée par l’événement, qui lui laissera toute sa vie un cuisant souvenir. Mais sans comprendre, elle finit par obéir à ce que lui demande le Seigneur, en accepte les conséquences, et reste en paix.

Dans la pensée des deux Fondateurs, la Visitation doit refléter particulièrement le mystère de la charité fraternelle, de l’union des cœurs, comme moyen d’aller plus loin dans l’union à Dieu : c’est le mystère de la Vierge Marie visitant sa cousine Élisabeth. De l’union des cœurs découlent joie, douceur, simplicité, et le maître-mot est celui de Jésus : “apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur”. Mais voilà que ce n’est pas vécu par toutes…

Et Jésus lui dit :«Mais elles ne t’aiment pas et ne cesseront de t’affliger» — «Il n’importe, mon Dieu ; pourvu qu’elles vous aiment, je ne veux cesser de vous prier de leur pardonner» (A § 100) = Sr Marguerite-Marie n’invente rien : il y a réellement dans la communauté des sœurs liguées contre elle. Comment est-ce possible ? Il faut comprendre les circonstances de l’époque. Les classes sociales en ce temps-là sont fortement prégnantes, malgré les règles religieuses. Plusieurs sœurs viennent des grandes familles du pays, et – on en a des preuves – plusieurs ont choisi la vie monastique faute de pouvoir prétendre (insuffisance de fortune !) à un mariage qui leur aurait été flatteur. En fin de compte, elles ne seront pas mauvaises religieuses, mais il leur faudra du temps pour dépasser ce mauvais motif et cesser de se considérer supérieures aux autres. Or Sr Marguerite-Marie a grandi dans un village, et même si elle est d’une famille de notaires, jouissant d’une bonne éducation, ces sœurs-là ne lui accordent pas grand crédit. De plus elle s’est rendue singulière dans la communauté (sans le chercher, bien sûr !) ayant fréquemment des entretiens particuliers avec des supérieurs ecclésiastiques, le P. La Colombière et bien d’autres… Et puis elle ne peut cacher sa ferveur, qui à la longue devient un muet reproche à celles qui sont moins zélées…

Jusque-là, ces sœurs railleuses se croyaient «pas si mal que ça»… : par leurs humaines capacités, leur bonne éducation, la formation reçue à la vie religieuse, elles vivaient selon la Règle, dans une parfaite bienséance monastique… Comment alors leur faire comprendre ce qui leur manquait ? Comment sinon en leur mettant sous les yeux de quoi elles pouvaient être capables.

C’est en contemplant l’innocent persécuté, que se révèlent le mal et le péché. Et que l’homme peut enfin s’ouvrir librement au désir d’être sauvé.