Sœur Marguerite-Marie a beaucoup parlé de la souffrance. Cela ne doit pourtant pas faire oublier que le vocabulaire de la joie est très présent dans tous ses écrits. Et qu’elle n’a pas d’autre ambition que de nous y conduire.

“Dans ma solitude de l’année 1684 moi, chétif néant, ai été comblée de tant de faveurs qu’une heure de cette jouissance est suffisante pour récompenser les tourments de tous les martyrs.”

“Premièrement, il épousa mon âme en l’excès de sa charité, mais d’une manière et union inexplicables, changeant mon cœur en une flamme de feu dévorant de son pur amour, afin qu’il consume tous les amours terrestres qui s’en approcheraient ”. (GIII 196).

Ce récit ne nous était pas destiné, et nous ne pouvons qu’être éblouis de sa totale sobriété. Tant d’autres mystiques se sont complus en d’amples descriptions imagées de noces magnifiques ! Mais elle veut joindre amour et souffrance :“ Son pur amour règne dans la souffrance et triomphe dans l’humilité, pour jouir dans l’unité ”. (Avis LIII) Il faut que le saint amour soit le baume précieux qui répande sa bonne odeur, qu’il nous élève sept fois le jour pour nous faire converser avec les anges, séparées du commerce des créatures, pour jouir des amoureux entretiens de notre Bien-Aimé. (Avis LXXXVI)

Parce qu’on trouve çà et là des confusions, il n’est pas inutile de préciser qu’il n’y a aucune ambiguïté à imaginer sur le mot «mariage». La présence dans sa vie du jeune Jésuite Saint Claude La Colombière est de toute autre nature que d’un attrait, fut-il purement spirituel. Ce que la symbolique et la tradition mystique chrétienne entendent par «mariage spirituel» est le haut sommet de la vie mystique : l’union avec le Seigneur Jésus-Christ.

On ne dresserait pas le portrait complet de Sainte Marguerite-Marie si l’on ne parlait pas de son rapport à la souffrance. La désirer nous semble souvent bien étrange. Il faut dire en premier que si le message de Marguerite-Marie est universel, la forme de sa vocation par contre lui est très particulière. Ce qui est à retenir, c’est que – par la grâce et la conduite du Seigneur – elle a su dans sa vie donner sens à toute souffrance. C’est par là qu’elle peut beaucoup nous éclairer, du reste en pleine conformité avec les paroles qu’on trouve chez St Paul ou St Pierre :

«Je tiens tout pour désavantageux au prix du gain suréminent qu’est la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur (…) Le connaître, Lui, avec la puissance de sa résurrection et la communion à ses souffrances, lui devenir conforme dans la mort, afin de parvenir à ressusciter d’entre les morts.» (Ph 3, 8 et 10-11)

«Dans la mesure où vous participez aux souffrances du Christ, réjouissez-vous» (1 P 4,13)

Et la souffrance chez elle n’a jamais empêché la joie.“ Lorsque vous vous trouverez plongée dans un abîme de tristesse, allez l’abîmer dans celui de la divine joie de ce sacré Cœur, où vous en trouverez un trésor qui dissipera toutes vos tristesses et afflictions d’esprit…/… La souffrance et la jouissance doivent être également aimables à un cœur qui veut tout de bon être à Dieu et n’aimer que lui et son bon plaisir ” (Avis XXIX).

On remarque d’ailleurs avec admiration, dans ses lettres et dans ses avis, comme elle est attentive à s’adapter à chaque personne et ne jamais chercher à faire passer quelqu’un par son propre chemin, qui est – soulignons-le – très particulier selon les vues du Seigneur sur elle.

On peut considérer chez Sainte Marguerite-Marie ces 3 dimensions :

1. la souffrance éducatrice et libératrice- beaucoup de souffrances volontaires dans sa vie : ses pratiques ascétiques ont de quoi nous surprendre. Ces formes-là tiennent à sa culture humaine et religieuse (presque tous les saints connus à son époque sont alors loués pour ce genre de pratiques, beaucoup les ont suivies bien plus qu’elle encore). Comme l’expérience de la vie lui a souvent appris qu’il faut se vaincre, alors elle s’entraîne, vaillamment, autant qu’elle peut, voire maladroitement. Et d’ailleurs le Seigneur la fera fort évoluer. Ce ne sont pas ses pratiques, mais le combat qu’elle mène qui peut être exemplaire pour nous.- accueil de toute souffrance subie : c’est une des expériences fondamentales de son enfance. Elle a été confrontée très jeune à une souffrance absurde : fruit d’hostilités entre adultes, qui rendaient la vie invivable. Le trait de génie spirituel a été de considérer comment cette souffrance pouvait lui être profitable, l’aider à sortir d’elle-même, la préparer à l’obéissance et au renoncement de la vie monastique … en bref, ceux qui la faisaient souffrir sont devenus “les meilleurs amis de mon âme” : une libération !

2. la souffrance d’union avec Jésus qui a souffert (dont le sommet est précisément ce mariage mystique)Jésus lui demande sans cesse de vivre avec lui, de le regarder et l’accompagner dans tous les mystères de son offrande par amour pour les hommes. Alors elle fait de toute souffrance accueillie l’expression de son amour pour Jésus, de son adhésion totale à la volonté de Dieu. C’est le lieu même de ses épousailles mystiques, comme de sa compassion envers Jésus.

3. la souffrance d’accompagnement des hommes dans le combat contre le mal, contre SatanJésus lui demande de nombreuses fois un tel accompagnement fraternel : marcher au côté d’une âme en voie de libération dans le purgatoire, au côté de sœurs ou de frères englués dans un état de péché, traverser les mêmes épreuves pour les encourager et leur ouvrir la route. Et réduire ainsi l’emprise du démon dans notre monde, les hommes y donnant souvent ouverture.

Mais toujours : “celui qui aime ne croit pas, même au milieu des plus grandes souffrances, de rien souffrir” (lettre 14/04/1689)

La souffrance du Christ lui même est principalement de la 3ème sorte = accompagner les hommes pécheurs, et en premier leur permettre de comprendre où est le péché. Sans cela comment l’homme accepterait-il, désirerait-il librement, d’être sauvé ?

Jésus n’a pas offert à Dieu le Père “sa souffrance” : le Père ne réclamait pas de son Fils qu’il souffrît pour “satisfaire” son honneur blessé (que de bêtises n’a-t-on pas écrites à ce sujet !). Le Christ a offert de donner aux hommes le Salut par le moyen de sa souffrance, il y a là un mystère à contempler. Car la moindre des actions du Dieu-fait-Homme aurait suffit, ayant valeur infinie …

Et voilà que Jésus cherche en Sr Marguerite-Marie une “victime”, c’est ce qu’il lui dit clairement dès le début de sa vie monastique ; et il attend qu’elle s’offre généreusement à correspondre à ses désirs. Mais il ne s’agit pas d’une “victime pour la faire souffrir” ! Ne prêtons pas au Seigneur des pensées sadiques. Ce qu’il veut, c’est faire parvenir son Salut aux hommes qui sont libres – entre autres à la communauté de Sr Marguerite-Marie, dont plusieurs n’ont pas compris qu’elles ont un urgent besoin d’être sauvées. Ce qu’il veut, c’est rendre Sr Marguerite-Marie participante de son Sacerdoce : non bien sûr dans la dimension du sacerdoce ministériel, mais dans celle du sacerdoce baptismal.

Ce n’est pas qu’elle ajouterait quoi que ce soit à l’offrande du Christ ; mais parce qu’elle entre dans cette offrande elle la réactualise dans sa personne. Elle lui permet d’être efficace en ce temps-ci et pour ses sœurs. Comme Jean le Baptiste, comme Jésus : “Ils lui ont fait tout ce qu’ils ont voulu”, elle a ainsi accepté “ tout ce qu’elles ont voulu” de celles qui étaient animées de mauvais sentiments (souffrances morales, inutile d’imaginer des violences physiques : il n’y en a pas eu). Par là elle est devenue une des icônes de l’Innocent persécuté. Et c’est là qu’elle permet à ces sœurs d’ouvrir les yeux, de prendre conscience qu’elles sont engluées dans le péché : “ils regarderont celui qu’ils ont transpercé”… Alors les sœurs peuvent enfin accueillir la grâce que Dieu voulait leur donner.

On serait incomplet si l’on omettait que Sainte Marguerite-Marie a vécu encore une autre dimension par rapport à la souffrance. Mais ordinairement on oublie de regarder qu’il y a eu une évolution considérable tout au long de sa vie. Et le Seigneur, partant de ce qu’elle connaissait, de ce qu’elle avait reçu dans sa culture religieuse et humaine, lui a fait faire un retournement quasi total : une conversion au sens étymologique du terme.

Il est indéniable qu’au début elle conçoit un “rachat” par sa souffrance volontaire. À l’époque de son adolescence elle “aurait voulu se mettre en pièces au temps du carnaval” (A. § 29) pour racheter les péchés en train de se commettre, pour réparer les offenses faites à la Sainteté de Dieu. Elle veut “faire pénitence”, c’est son but lorsqu’elle entre au monastère (3ème lettre au P. Croiset), et c’est dans le sens d’une particulière austérité physique qu’elle entend la pénitence. Mais voilà que le Seigneur a choisi pour elle un ordre où la pénitence est vécue bien autrement … Et le Seigneur entreprend avec elle une longue œuvre d’éducation :Elle chercher à réparer, par la souffrance, selon l’ordre de la justice, Il lui apprend à réparer selon l’ordre de l’amour, la justice c’est Lui qui s’en charge.

Alors, elle reconnaît : « Mon Dieu, je ne vous paierai toujours qu’avec vos propres biens qui sont les trésors de votre sacré Cœur. » Elle a bien saisi, et le Seigneur le confirme car elle ajoute : « C’est de quoi il se tint content.» (A. § 100)Et 3 mois avant sa mort elle écrit : « Ô mon Dieu, tout ce que j’ai fait de bien ne saurait réparer la moindre de mes fautes, que par vous-même. Je suis insolvable, vous le voyez bien, mais mettez-moi en prison, j’y consens, pourvu que ce soit dans votre sacré Cœur. Et tenez-moi là captive et enchaînez-moi par les chaînes de votre amour, jusques à ce que je vous aie payé tout ce que je vous dois ; et comme je ne le pourrai jamais faire, aussi désiré-je de n’en jamais sortir. » (c’est un de ses tout derniers textes : fin de sa retraite de l’été 1690 “préparatoire à la mort”)